30.1.13

Royaume-Uni - Une récession sans chômage ? Flexibilité mon cher Watson !

Labour isn't working (Conservative, 1979)

« Labour isn't working » - L'affiche est un classique de la publicité politique britannique : jeu de mot entre « labour » (travail et parti travailliste) et « working » (travailler et fonctionner), sur fonds d'une longue queue de chômeurs. L'image est inséparable du retour au pouvoir du Parti Conservateur en 1979, Margaret Thatcher à leur tête, brocardant par cette image choc les recettes travaillistes « qui ne marchent pas ». Les Travaillistes ne retrouveront plus le 10 Downing Street avant l'élection de 1997 et la nomination de Tony Blair, après 18 ans d'opposition.

Le chômage sous 8% en moyenne sur 4 ans – Les temps ont donc bien changé depuis l’arrivée au pouvoir de la « Dame de Fer », il y a plus de 33 ans ! Au début de la crise actuelle, fin 2008, le consensus des économistes respectés était qu'on atteindrait le chiffre fatidique de 3 millions de demandeurs d'emplois fin 2009 (il avait dépassé ce montant pour la dernière fois en 1986). 

A l'heure où la zone euro publie des chiffres du chômage de 11.8% à fin novembre 2012, le Royaume-Uni vient d’annoncer que le nombre de demandeurs d’emplois avait baissé à 7,7% de la population active à la même date. 4 points d’écart significatifs, alors même que :

«        plane la menace d’un « treble dip » (une troisième plongée en récession) à l'aube de 2013 –  l’économie s’est en effet contractée de 0,4% au 4eme trimestre 2012 et le PIB reste encore de 3% inférieur à son pic de 2008 ; 

«        les perspectives de reprises sont très aléatoires ; 

«        la dette publique ne baisse pas aussi vite que l'avait prévu le gouvernement de coalition quand il lançait son programme de rigueur, le plus rigoureux des pays du G20, au lendemain de son élection en 2010 ; 

«        la perte de son statut AAA par le Royaume-Uni en 2013 n'est plus une simple hypothèse - pour beaucoup ce n'est plus un « if » mais un « when ». 

En bref, les grands indicateurs britanniques ne sont pas si différents de ceux de la France, sauf… le nombre de demandeurs d’emploi : il n'a jamais dépassé 2,6 millions. Le chômage pointe toujours sous 8%, ayant atteint un étiage bas de moins de 5% en 2005 et n'ayant jamais dépassé 8,4% pendant les 4 ans et demi de crise que nous venons de traverser. Les annonces récentes des derniers groupes de distribution– Jessops, HMV et Comet – victimes de la récession et de la migration des consommateurs vers l’Internet viendront probablement vite tempérer ces bons résultats. Il demeure que cette récession sans chômage reste un peu inexpliquée.  Qu'est-ce qui sous-tend cette performance étonnante ? 

Vous avez dit « flexiblity » - Il y a peut-être d’autres facteurs plus complexes, mais il demeure que la fameuse flexibilité (du marché et des salariés) n’y est probablement pas étrangère : 

«        le droit social anglais prévoit une période d'essai effective de deux ans : un employeur peut demander à tout salarié ayant moins de deux ans d'ancienneté de quitter l'entreprise sans aucune procédure et le salarié n’a pas de recours contre le licenciement abusif pendant les deux premières années d’emploi – voir sur le sujet mes articles « Deux propositions pour continuer à fluidifier le droit social anglais » et « L’équation vertueuse paradoxale du droit social anglais : faciliter le licenciement = encourager l’embauche » ici : www.crippslaw.com/services/specialist-sectors/international.aspx#insight.html. 

«        confrontées à une baisse de leurs carnets de commandes, nombre d'entreprises de secteur tertiaire recourent à une forme de chômage partiel ; bien des salariés ont accepté de réduire leurs heures de travail, descendant à des semaines de 4 – voir 3 – jours, avec baisse de salaire correspondante ; l’alternative étant le licenciement économique sec, le choix de beaucoup de salariés fut rapide ; une autre formule, populaire parmi de jeunes salariés qui pouvaient se replier sur leur famille, fut la prise d’un congé sans solde, typiquement 6-9 mois, moyennant versement d’une indemnité (typiquement équivalente à trois mois de salaire) ; le salarié avait la possibilité d’être réembauché à l’issue de la période si/quand l’activité le permettait à nouveau; mais il avait aussi le loisir de chercher un autre emploi entretemps ; ces deux méthodes permirent à nombre de sociétés d’espérer convaincre des salariés sur lesquels elles avaient beaucoup investi sur le long terme de rester dans l’entreprise. 

Le Larousse définit « flexible » ainsi : « qui se plie, se courbe aisément » ; « qui se plie aux diverses circonstances » ; « qu'on peut adapter aux circonstances particulières ». Pas de doute, le droit social anglais et les usages répondent bien à la définition.

Précisions importantes : les salariés ayant moins de deux ans d’ancienneté sont loin d’être sans protection. Le droit social anglais permet à tout employé qui s’estime victime de discrimination - raciale, sexuelle, religieuse, âge, handicap – d’intenter un recours contre son employeur. Cette voie est ouverte dès l’embauche – et même avant celle-ci, puisque que tout candidat malheureux s’estimant victime de discrimination à travers le processus de recrutement a une voie de recours contre la société. 

Outre la flexibilité du droit social, une autre explication de la relative faiblesse du nombre de demandeurs d’emplois britanniques vient probablement aussi du très faible niveau des indemnités, sans rapport avec le dernier salaire : 307,66 £ par mois  (chômeurs de 25 ans et plus, baissant à 243,75 £ pour les 18–24 ans). Il existe aussi des restrictions pour toute personne détentrice d’épargne : non-éligibilité aux indemnités-chômage à partir de 16 000 £ d’économies. Le message est clair : si vous avez un bas-de-laine, puisez dedans plutôt que de recourir à l’Etat. 

Quelle leçon tirer de ce paradoxe d’une récession sans chômeurs ? Peut-être que la facilité de débaucher dont dispose l’employeur britannique encourage l’embauche, le patron de PME sachant qu’en cas de baisse de régime, il pourra licencier assez facilement. Et cette approche est en pratique assez largement acceptée par la Société britannique, qui reconnait la nature à haut risque de l’entreprenariat. 
 

Olivier Morel
30 janvier 2013

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